par WONG Tun Ken
Le Wu Ji ressemble au vide, et pourtant il n’est absolument pas vide ou empli de rien. Il subsiste une matière, Qi, en situation d’équilibre, immobile et neutre. Wu Ji est sans forme, sans couleur, sans odeur, mais il est plein, à l’image d’une salle qui serait présumée vide, mais néanmoins emplie de l’air qui l’occupe. Voici comment pourrait être globalement décrit l’état de Wu Ji. Mais le terme « Wu Ji» ne revêt pas le même sens selon la manière et le contexte dans lequel il est employé. Ainsi, c’est à la fois un état, comme je viens de le décrire, mais il participe aussi au concept philosophique de l’organisation du cosmos selon la philosophie ancienne chinoise, il désigne une posture que l’on retrouve en Qi Gong et en Tai Ji Quan, et l’équilibre du corps qui doit être recherché dans la pratique.
DEFINITIONS
Wu signifie : rien, vide, dans le sens de vide cosmique.
Ji signifie : limite, frontière.
Wu Ji n’a donc pas de limites, pas de frontières. Il n’y a rien, c’est l’infini cosmique.
Tai signifie : grand.
Ji signifie : limite, frontière.
Tai Ji signifie : grand, au point de ne pas avoir de limites. C’est l’infiniment grand cosmique. Le cosmos est grand, il n’y a pas de limites, il est infini.
Un concept philosophique
La notion de Wu Ji a été développée par les lettrés de la Chine ancienne. Elle s’associe à tout un système de pensées qui s’est construit autour du yin yang. Elle est ainsi étroitement associée à celle de Tai Ji. De nos jours, on sait que l’organisation du cosmos selon la philosophie ancienne chinoise procède de cet engendrement : wu ji > tai ji >yin-yang. Dès que le tai ji se met en mouvement, il se divise en yin-yang. Pourtant, ces termes sont chronologiquement apparus dans l’ordre inverse : yin-yang > tai ji > wu ji. Yin et yang étaient alors considérés comme des entités matérielles étant tous deux Qi, matière. C’est plus tard, vers la fin de la période des Royaumes combattants (de – 475 à – 221 av. JC), que leur sens s’achemine vers l’abstraction en devenant de plus en plus philosophique. Dans l’ouvrage intitulé Yi Chuan, qui est un livre de commentaires sur le Yi King, il est écrit : un Yin et un Yang construisent le Tao. Le Yin et le Yang sont comme un socle sur lequel s’édifie un système philosophique complet. Le mot Tai Ji est évoqué par Confucius dans le chapitre Xi Ci Chuan de ce même ouvrage (on dit que c’est lui qui aurait écrit ce livre, d’autres affirmant que c’est une oeuvre collective, rédigée sur une très longue période) : Le Yi porte en germe le Tai Ji ; le Tai Ji se décompose en « er » (le chiffre 2), et se sépare en deux parties : le ciel et la terre. Lao Tseu disait quant à lui : Le Yi (le cosmos originel) engendre le Yi (le 1), Tai Ji ; le Yi se divise et engendre le « er » (le 2) qui ensuite engendrera 3 puis tous les êtres du monde… Ainsi viennent d’abord le Yi, cosmos originel en situation de chaos indifférencié, le ciel, la terre, le « 1 » et le « 2 » qu’on nommera ensuite Tai Ji et Yin-Yang. Jusqu’alors, notez que l’on n’a pas encore prononcé le mot Wu Ji ! Et ceci demeurera jusqu’à la dynastie Song du Nord (960-1127), lorsqu’un philosophe du nom de Zhou Dun Yic (1017 – 1073) élabora une représentation du Tai Ji expliquant la transformation de l’univers à partir d’un tableau du Taoïste Chen Zhuin illustrant le Xian Tien (ciel antérieur, qu’on appelle aussi Wu Ji) qu’il modifia légèrement. Il décrit l’engendrement suivant : wu ji > tai ji > yin-yang > wu xing (les 5 éléments) > nan (homme) et nu (femme) > wan wu (toutes les créatures du monde). Ce tableau aura beaucoup d’influence sur les générations qui vont suivre. Dans la philosophie de Zhou, le Wu Ji gagne ses lettres de noblesse et devient la base, le fondement,le point de départ et le point d’arrivée de ce système.
Le concept n’est pas la pratique !
Mais tout le monde sait que l’on n’a jamais pu créer une boxe, un Tai Ji Quan, avec des concepts philosophiques. Chaque personne travaille différemment parce qu’elle est différente, et sa pratique devient un style qui est seulement plus tard expliqué par une philosophie. La façon de bouger le corps précède le concept, et l’explication ne sert à rien pour pratiquer. Ce sont les lettrés qui ont voulu expliquer, décrire, écrire, mais pas les Taoïstes qui cherchaient seulement à devenir immortels.
Trouver le point zéro
Dans un texte datant de 1852, Ji Quan Lun, à l’intérieur duquel une boxe chinoise est désignée par le terme Tai Ji, il est écrit : Le Tai Ji qui vient du Wu Ji est la mère du Yin et du Yang. Aussi une partie des pratiquants de Tai Ji Quan ont-ils ajouté à la forme un mouvement de préparation et un mouvement de « terminaison »pour que l’ensemble soit conforme au modèle théorique : Wu Ji > Tai Ji > Wu Ji. Ces postures sont appelées Wu Ji Shi en Tai Ji Quan et Wu Ji Zhuang en Qi Gong. Ce n’est pas en soi une mauvaise idée, mais on se contente alors souvent du mot Wu Ji sans en toucher véritablement l’essence. Aussi, que l’on adopte ou non cette posture n’aide ni ne gêne vraiment le pratiquant… Par ailleurs, il convient de préciser que dans les premiers temps du Tai Ji Quan, il n’existait pas de tel mouvement de préparation.
Wu Ji Shi et Wu Ji Zhuang
De nos jours, selon qu’il soit appréhendé en Tai Ji Quan ou en Qi Gong, l’essence du Wu Ji a des portées différentes. Il existe ainsi en Tai Ji Quan une posture qui a été appelée Wu Ji Shi. Le pratiquant reste debout, pieds joints, les deux mains, pendant naturellement le long de chaque côté du corps avant de commencer la forme. Il cherche alors à relâcher les tensions, apaiser son esprit, souvent en se contrôlant. Après tout ce que je vous ai dit, vous voyez bien que ce n’est pas Wu Ji ! En fait, cette posture est souvent pratiquée sans accéder à l’état. Un exemple : le pratiquant croit souvent être relâché alors qu’à l’intérieur de lui même, il ne cesse de penser au travail et à ce qu’il fait. Cela ne peut pas être l’état de Wu Ji qui est en toutes circonstances de ne penser à rien, et dans lequel il n’y a pas même d’intention. En Qi Gong, c’est un peu différent. Il est davantage possible d’accéder à l’état, parce qu’il n’y a pas d’enchaînements de mouvements. La posture se nomme Wu Ji Zhuang et le pratiquant reste simplement debout en apaisant son esprit. Dans ces circonstances, il arrive parfois que d’un seul coup, un éclat lumineux survienne, un grand blanc, c’est le Wu Ji. Mais ça arrive spontanément. Tout est alors vide. C’est l’état de vacuité. Il n’y a pas d’activité de l’esprit, mais celui-ci est cependant conscient des réactions de son corps. La chanson du Wu Ji décrit clairement cet état de vacuité : L’esprit ne pense à rien, aucune image ne le retient ; l’esprit parvient à ce qui semble vide, tout est déchargé ; on accède à l’état d’innocence, comme un enfant qui vient de naître ; on comprend vraiment ce qu’est le vide, ce qu’est le rien ; libre et heureux de voler à travers l’univers ; c’est la marche dans le Tao. Une phrase répétée en Xing Yi Quan explique un peu l’état de Wu Ji qui peut se retrouver en boxe chinoise : Quan wu quan, yi wu yi, wuyi zhi zhong chu zheng yi. Au combat (quan) à un très haut niveau, les techniques que l’on a apprises sont intégrées (wu quan),
Le Tao, c’est aussi ne rien penser, ne rien demander.
Le Wu Ji est l’équilibre du corps. Le centre de gravité doit se trouver au point zéro. l’esprit (yi) ne pense plus (wu yi), c’est à-dire qu’il n’y a plus de volonté, ni de concentration. Cet état inerte (wu yi)permet de développer des réflexes naturels précis (zheng yi) pour les besoins du corps et sa protection. Réaliser le calme total Ainsi réaliser Wu Ji, c’est réaliser le calme total. Mais peut-il être atteint ? Car dès que je cherche à l’obtenir, je ne suis déjà plus dans l’état de Wu Ji, la demande étant elle-même une pensée. Dans le Taoïsme, il est dit : « Vous allez entrer dans le chemin du Temple ». Parce que le Tao, c’est quoi ? C’est aussi ne penser à rien, ne rien demander. Et c’est ce vers quoi chaque pratiquant doit aller, parce que vous êtes « entré dans le Temple ». Mais s’il est possible d’atteindre ce calme en Qi Gong où vous gardez la même posture, dans le Tai Ji Quan, c’est très difficile. Parce que vous êtes continuellement en mouvement. Comment alors rester calme et ne penser à rien ? Même si la forme est intégrée, qu’elle se déroule par elle-même, vous pensez toujours à autre chose. Comment en effet pouvez-vous descendre votre main, lever votre jambe sans y penser du tout ? Depuis 30 ans, vous marchez sur le même chemin et vous ne pensez pas que vous pouvez y arriver, vous devriez. Mais il est vrai que vous ne pouvez pas y arriver tous les jours. Parce que le Tai Ji, c’est compliqué. Réfléchissez. Combien de minutes vous faut-il pour accéder au calme ? Trois minutes ? Dix minutes ? Et combien de temps pouvez-vous rester sans avoir aucune pensées ?
Ca ne se commande pas !
Moi, je ne cherche pas cet état. Il arrive s’il doit arriver. Vous savez quand vous dormez, il y a un moment où vous ne sentez rien, quelques secondes, et vous vous réveillez en pleine forme. C’est ça Wu Ji. Mais ce n’est pas lié à la pratique, ça arrive comme ça. Si vous voulez rester longtemps dans une posture, c’est autre chose. Le corps n’est pas forcément fluide à l’intérieur. Le Wu Ji correspond à un très haut niveau de pratique, lorsqu’on est vide et que tout est fluide en soi. Mais si le mental n’est pas vide, disponible, ça ne marche pas. Il faut un calme intérieur profond qui permet au corps de se corriger par lui-même. C’est un espace où loge une force qui peut améliorer notre santé, ou avoir des capacités spécifiques, mais elle n’est accessible que si l’on n’utilise pas notre mental.
Trouver le point zéro
En ce qui concerne précisément le Tai Ji Quan en tant qu’art martial, le maître Sun Lu-Tang avait développé dans les années 30 la théorie du « Zhong He ». « He » est aussi nommé « l’état de Wu Ji dans le Tai Ji Quan » ; l’état de « Zhong » est pour sa part le milieu, c’est l’équilibre du corps. Mais attention, l’équilibre par la répartition du poids (qui vous empêche de tomber mais dans lequel il n’y a pas forcément d’équilibre entre les différentes parties du corps) n’est qu’une petite partie de cette théorie. Pour que cet équilibre existe, le centre de gravité doit se trouver au point zéro : avant/arrière, droite/gauche, diagonales. Entre tous ces points, il y a un équilibre, mais fait de vide. C’est ce point zéro qui doit être atteint pendant tout le déroulement de la forme. Parce que Wu Ji correspond au centre, c’est-à-dire que dans notre corps il y a une multitude de lignes qui traversent un point, ou l’axe central ; à partir de ce point (ou cet axe) chaque côté d’une ligne s’équilibre en un même moment, ainsi le point central se maintient à force zéro et, puisque toutes les forces sont ainsi également réparties, « He » permet d’installer le calme, harmoniser le corps avec l’esprit, unir l’intérieur et l’extérieur…
Pour exemple, imaginez le gonflement d’un ballon. Et bien, si vous sortez la force dans une direction, elle doit aussi se manifester de l’autre côté. Même si à l’intérieur, le corps ne ressent rien, qu’il est vide, comme ce ballon qui est rempli d’air. Il n’y a pas plus de force d’un côté que de l’autre. Et c’est l’intention qui permet cet équilibre. Par un relâchement profond du corps et un sentiment de paix dans l’esprit, on peut alors accéder à une synthèse subtile du yin-yang. Le corps forme un bloc sans fissure ; il ressemble à ce ballon indistinct et transparent, léger à mouvoir, libéré, qui s’équilibre tout seul et en permanence, l’esprit vérifiant sans effort le travail réalisé. C’est un état de vacuité où l’énergie circule, naturelle et fluide vers n’importe quel point du corps. C’est pourquoi pour conclure, je dirais qu’il faut du temps, beaucoup de temps pour arriver à cet équilibre, et parvenir à cet état de Wu Ji… Qu’il faut s’armer de courage et de patience. Mais dès lors qu’on en franchit le premier seuil on sent combien cela en vaut la peine, quelqu’ait pu être la longueur et la difficulté du chemin parcours. Il faut un calme intérieur profond qui permet au corps de se corriger par lui-même. La notion de Wu Ji a été développée par les lettrés de la Chine ancienne.

WU JI EN TAIJI
Talons joints, le regard porté vers l’horizon sans s’attacher à ce qui l’entoure (NDLR : Il ne s’agit pas d’une focalisation sur le point de l’horizon qui nous fait face mais de prendre conscience que l’horizon est tout autour, sans s’attacher à ce qui se passe à un endroit particulier),le bout de la langue touche le palais , le sommet de la tête pousse vers le ciel. Laisser tomber les bras le long des cuisses, la poitrine légèrement creusée, le dos droit, mais sans tension, pas voûté, les lombaires relâchées, les genoux débloqués, le poids également partagé entre les deux pieds (NDLR : jusqu’à une répartition égale sur la plante des pieds: talon, balle, orteils, bords interne et externe). Etat de Wu Ji.
WU JI EN QI GONG
Elle se pratique assis sur une chaise, par terre, ou debout Assis : le tronc est droit, vertical au sol, le poids du corps également réparti sur les points d’assises que sont les pointes des ischions (NDLR : et non sur les fessiers — rétroversion du bassin — ou le plat des triceps— antéversion du bassin —). Le poids des jambes est également partagé entre les deux pieds. Etat de Wu Ji. Debout : lorsqu’on pratique debout, on écarte les pieds de la largeur des épaules, les yeux mi-clos, le bout de la langue touche le palais. Etat de Wu Ji.
WU JI DANS LA POSTURE DE L’ARBRE
Les posture(s) de l’arbre sont des postures symétriques gauche/droite. Les bras se font face quelle que soit leur hauteur, le poids est également partagé entre les pieds. Etat de Wuji

Source : GENERATION TAO